Victoire militaire et défaite politique ?

Le « plan Challe » a permis à l'armée française de reprendre assez largement l'initiative des opérations. Il a infligé à l'Armée de libération nationale (ALN) de grosses pertes, sans doute la moitié de son potentiel estimé, soit 25 000 hommes. Les survivants ont été contraints de se disperser et de se cacher. Leur moral s'est trouvé d'autant plus atteint qu'ils ont eu le sentiment de ne pas avoir été soutenus par la direction de leur mouvement, installée en Tunisie et au Maroc. Un nombre non négligeable de combattants sont passés dans le camp français. Certains responsables ont même accepté d'entrer en contact avec les autorités françaises pour mettre fin aux combats. Le chef de la wilaya IVSi Salah, a été ainsi reçu secrètement à l'Élysée le 10 juin 1960. Mais certains militaires iront jusqu'à accuser ouvertement l'entourage du général de Gaulle d'avoir refusé d'exploiter ces ouvertures et d'avoir contribué à faire disparaître Si Salah (tué en juillet 1961 dans une embuscade) pour supprimer un témoin gênant.
Cette victoire militaire est-elle totale ? La manière dont les services de propagande de l'armée ont présenté le « bilan » en termes de « hors-la-loi abattus », « armes saisies », ou « populations ralliées » comme s'il s'agissait d'autant de coups décisifs portés à l'ennemi, est sans doute exagérément optimiste. Les réalités sont moins satisfaisantes. Ainsi, le colonel Bigeard, recevant le général de Gaulle à Saïda en août 1959, déclare, après avoir présenté un ensemble de très brillants résultats : la « pacification semble se dérober comme un mirage, en dépit de progrès indiscutables, à mesure que le temps passe. [...] Le mal est profond, le cancer bien accroché.» La dissolution des katibas de l'ALN, éclatés en petits groupes de quelques hommes, moins vulnérables, pose notamment problème131.
Par ailleurs, si l'efficacité militaire des « bandes » est devenue à peu près nulle, les capacités d'actions dites « terroristes » demeurent. Le général De Gaulle avait déclaré, le 16 septembre 1959, qu'on pourrait considérer comme acquis le retour à la paix lorsque le nombre « d'embuscades et attentats mortels » serait inférieur à 200 en un an. Or, à la fin de 1960, le nombre d'attentats contre les civils se monte à environ 300 par mois. Le nombre de morts du seul côté français s'élève à 3 700. La moitié sont des civils. Surtout, la guerre est loin d'être gagnée sur le plan politique. En Algérie, le réseau des militants FLN, capable de continuer l'action de propagande et d'encadrement, a réussi à survivre. Les manifestations musulmanes d'Alger, en décembre 1960, soulignent la popularité de l'idée d'indépendance. En France, la guerre divise de plus en plus l'opinion, et la participation des appelés du contingent aux opérations est de plus en plus mal acceptée. À l'étranger, le GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne) bénéficie d'une audience croissante non seulement dans le monde arabe et les pays de l'Est (l'URSS et les États satellites, la Chine), mais aussi dans le Tiers-Monde, et même chez les alliés de la France, (comme les États-Unis et jusqu'à la République fédérale allemande). En octobre 1959, le général Challe déclare devant son état-major : « Leur propagande est meilleure que la nôtre. »131

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