La théorisation militaire d'une nouvelle forme de guerre

La théorisation militaire d'une nouvelle forme de guerre

Confrontée, depuis l'Indochine, à une nouvelle forme de guerre, caractérisée par un alliage de nationalisme anticolonialiste et d'idéologie communiste et le terrorisme pratiqué par le FLN contre les populations civiles, l'armée française va progressivement élaborer, comme le montre Marie-Monique Robin dans Escadrons de la mort, l'école française (2004), une doctrine de la « guerre contre-révolutionnaire », marquée par l'anticommunisme, qui normalisera :
L'usage du renseignement et de la « guerre psychologique » sera ainsi promu au rang d'une arme de guerre comme les autres. Ainsi, la création des 5e bureaux, en août 1957, entérine « l'inclusion de l'arme psychologique dans la structure organique des armées », aboutissement d'une réflexion sur la guerre d'Indochine et la stratégie de guérilla théorisée par Mao. Le général André Beaufre considère par exemple, dans son Introduction à la stratégie (1963), que la frontière entre militaire et civil doit être dissoute, et qu'il faut élargir le champ de bataille au-delà du seul militaire, et y inclure la société civile. De là découle la nécessité de considérer la radio ou encore l'école comme faisant partie du champ de bataille. Pour Beaufre, le militaire doit coordonner tous les aspects d'une société.
De fait, avec la ténacité du colonel Lacheroy, « l'arme psychologique tend à se muer en un outil politique entièrement voué à la cause de l'Algérie française, entraînant de fait la politisation d'une partie des cadres militaires ». La plupart des officiers travaillant dans l'action psychologique participeront au putsch des généraux, ou le soutiendront fortement, avant de rejoindre l'OAS, dont ils inspireront les méthodes. L'autonomie accordée par le pouvoir politique aux militaires se retourne ainsi, de fait, contre l'État lui-même.
La théorie de la guerre contre-révolutionnaire, élaborée à l'École supérieure de guerre (ESG) par Lacheroy, Trinquier et Jacques Hogard, est sous-tendue par une idéologie nationale-catholique élaborée par la Cité catholique, groupe intégriste30 dirigé par Jean Ousset, ex-secrétaire personnel de Charles Maurras, le fondateur de l'Action française. Georges Sauge, qui participe avec Ousset à l'élaboration de cette doctrine, a ainsi déclaré :
« La logique de la guerre révolutionnaire, ce n'est pas la guerre en soi, mais le discours politique et idéologique qui le sous-tend ; or la guerre contre-révolutionnaire que ces officiers avaient conçue n'avait pas de logique ni de support idéologique.  »
La revue Verbe de la Cité catholique a ainsi diffusé l'idéologie anticommuniste de ce groupe intégriste dans les milieux de l'armée. Celui-ci est bien implanté dans les grandes écoles, mais aussi à l'École supérieure d'aéronautique et à l'ESG dirigée par le général Jean Lecomte qui est aussi chef de cellule de la Cité catholique30. Le commandant André Breuilh, le commandant Cauvin, l'amiral Hervé de Penfentenyo, le général Touzet du Vigier, le général Lionel-Max Chassin, l'amiral Paul Auphan (secrétaire à la marine du régime de Vichy), le maréchal Juin, le capitaine de Cathelineau, le lieutenant de vaisseau François Le Pivain, le général Ely, devenu chef d'état-major des armées, etc., écriront dans la revue alors qu'elle commence, en mai 1957, une série d'articles consacrés aux questions militaires. Jean Ousset organise des réunions aux Missions étrangères à Paris, auxquelles participent le colonel Gardes, le colonel Château-Jobert, le colonel Goussault, le colonel Feaugas (commandant en second du CIPCG d'Arzew), le commandant Cogniet (adjoint de Jean Gardes au 5e bureau d'Alger). De plus, la revue publie en février 1959, alors que se met en place le « plan Challe », une série d'articles légitimant la torture à travers une casuistique fondée sur une certaine interprétation de saint Thomas d'Aquin (distinction de la « peine vindicative » et de la « peine médicinale »), puisée aux sources de l'Inquisition. Analysant cette doctrine, le sociologue Gabriel Périés écrit ainsi :
« Le militaire atteint, théologiquement, la "véritable charité" thomiste, en faisant de la souffrance infligée, et ressentie par le suspect, l'instrument de la rédemption de celui-ci, donc de sa culpabilité. »
Le militant Georges Sauge, en « croisade » contre les communistes, créé en 1956 le Centre d'études supérieures de psychologie sociale (CESPS), et multiplie les conférences à Polytechnique ou à l'ESG. Le 30 avril 1959, il convie à un dîner-débat le général Chassin, le général Edmond Jouhaud, chef d'état-major de l'Armée de l'Air et futur putschiste, et tient une conférence intitulée L'armée face à la guerre psychologique. Faisant référence aux événements du 13 mai 1958, il déclare :
« Ces jours qui ébranlèrent Alger peuvent amorcer un mouvement que l'histoire retiendra comme une signification providentielle en faveur des Francs et de leur mission civilisatrice au service de Dieu (...) Les militaires représentent (...) la vérité, la grandeur, la puissance de notre patrie, qu'ils protègent dans le dernier verrou de la liberté : la dignité de l'homme sur la terre d'Afrique. »
En réalité, ce n'est pas Sauge qui a convié ces généraux mais le Centre d'études politiques et civiques pour son 18e dîner-débat. Ousset n'a pas été le secrétaire de Maurras. Les lignes précédentes mêlent des officiers d'active à des officiers en retraite ou en congé, depuis peu (Chassin) ou depuis plus longtemps (Auphan, Touzet du Vigier, Penfentenyo). Tous les officiers concernés par l'usage de la torture, tel Aussaresses, ne font pas partie de ce milieu de catholiques ultraconservateurs et anticommunistes. Les articles en question de Verbe, signés d'un pseudonyme (Cornelius), ont été publiés une première fois avant 1959, au cours des années 1957-58. Ils ont été dénoncés par un jésuite, le père Jean-Marie Le Blond, dans la revue dont il est le directeur, Études, en décembre 1958. Cette revue a publié en février 1959 un courrier de Jean Ousset protestant contre l'article de Le Blond: il souligne que Cornelius ne réclame qu'un code spécial de justice adapté à la guerre révolutionnaire et qu'il n'a pas soutenu la légitimité de la torture envers les coupables. La torture - il le sait, l'a dit, et très prudemment l'a fait dire à Pie XII - est insoutenable. Il ne visait, écrit-il, qu'à répondre à cette question : la torture étant condamnée, se trouve-t-on privé, par là-même, de tous moyens puissants pour obtenir d'un coupable les renseignements qu'il détient. Le Blond n'est pas convaincu par les arguments d'Ousset et souligne ses ambiguïtés et ses dangers.

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