Le terreau colonial
La thèse d'un terreau colonial favorable au développement de la torture est développée dès l'entre-deux-guerres par certains militants communistes et anti-colonialistes. Ainsi, dans « Cent ans de capitalisme en Algérie, histoire de la conquête coloniale », article publié dans La Révolution prolétarienne en 1930, Robert Louzon, expliquait déjà que la torture était le seul moyen d'instruction des affaires pénales dès lors qu'il était question d'« indigènes » et dénonçait déjà cet état de fait particulièrement répugnant comme s'inscrivant dans la réalité coloniale au point d'en être une des manifestations les plus authentiques56.Dix-sept ans à peine après l'Occupation, des intellectuels tentent d'alerter l'opinion face à l'inhumanité de l'usage de la torture : « La France, autrefois, c'était un nom de pays ; prenons garde que ce ne soit, en 1961, le nom d'une névrose » déclare Jean-Paul Sartre, en septembre 196157 en dénonçant des procédés[source insuffisante] qui traduisent selon lui le processus d'ensauvagement dont parle Aimé Césaire, dans le Discours sur le colonialisme, où ce dernier expose sa vision des choses :
« Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu’il y a au Viet Nam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et qu’au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et interrogés, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent. [...] »C'est précisément ce qu'avance Henri Alleg, membre du PCF et directeur d’Alger Républicain, qui sera arrêté par les paras de la 10e DP, au domicile de Maurice Audin : « le fond du problème était cette guerre injuste elle-même. À partir du moment où on mène une guerre coloniale, c’est-à-dire une guerre pour soumettre un peuple à sa volonté, on peut édicter toutes les lois que l’on veut, il y aura toujours des dépassements »58 ; « D’ailleurs, s’il faut juger, est-ce seulement la torture et ses crimes ou l’engagement de la France dans la guerre et plus largement encore le colonialisme comme système d’oppression ? Cette question n’est pas de l’ordre de la justice : elle est posée, elle reste posée à ceux qui se situent au sommet de la pyramide, aux responsables politiques »59.
Dans sa thèse sur « La torture et l'armée pendant la guerre d'Algérie », Raphaëlle Branche développe en effet l'idée selon laquelle les techniques des tortionnaires ont « naturellement » prospéré sur le terreau de plus d'un siècle de colonisation :
« La pratique de la torture pendant la guerre en Algérie a au moins deux origines : le terreau colonial propre à l'Algérie (la torture y était utilisée par la police dans le cadre du maintien de l'ordre colonial et en dehors des cas d'affrontements armés) et un terreau plus spécifiquement militaire avec le poids de l'armée coloniale et de l'expérience indochinoise en particulier qui conduisit l'État-Major à interpréter la guerre selon des grilles issues du conflit précédent60. »La thèse de Raphaëlle Branche rejoint les conclusions de l'historien Olivier Le Cour Grandmaison, selon qui :
« Des années 1840 à l'indépendance en 1962, le corps physique de l'« arabe » a donc été utilisé comme un instrument de terreur sur lequel le pouvoir colonial n'a cessé d'inscrire les marques de sa toute-puissance. La torture en Algérie et dans l'empire français : une exception limitée aux guerres de libération nationale conduites contre la métropole ? Non, la règle61. »Celui-ci pose la question d'une généalogie du totalitarisme, dont la déshumanisation tient beaucoup plus selon des auteurs comme Aimé Césaire des structures mentales du colonialisme que de celles de la Terreur pendant la Révolution française. Des auteurs comme Olivier Le Cour Grandmaison voient directement dans le terreau colonial au-delà de la systématisation de moyens de terreur de masse, un laboratoire des génocides du XXe siècle62.
Une autre historienne, Louise Müller, s'est cependant livrée à une étude critique de la thèse de Raphaëlle Branche, l'accusant de
reposer sur un tri sélectif des sources, sur de faux témoignages et sur l'utilisation d'un vocabulaire et d'une grille de lecture orientés63.
Marc Ferro, dans Le livre noir du colonialisme (2003), fait part de son regret :
Quelle que soit la position adoptée concernant les rapports entre colonialisme et totalitarisme, dans le sillage, ou contre, de la pensée de Hannah Arendt, Marc Ferro indique que :« Ceux qui travaillent sur les régimes totalitaires n'ont lu Hannah Arendt que d'un seul œil, semble-t-il. Ils ont omis de s'apercevoir qu'au nazisme et au communisme elle avait associé l'impérialisme colonial (Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, tome II, L'impérialisme, 1955). Entre ces régimes en effet, il existe une parenté qu'avait bien repérée le poète antillais Aimé Césaire, au moins en ce qui concerne nazisme et colonialisme : « Ce que le très chrétien bourgeois du XXe siècle ne pardonne pas à Hitler, ce n'est pas le crime en soi, c'est le crime contre l'homme blanc (...) d'avoir appliqué à l'Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu'ici que les arabes, les coolies de l'Inde et les nègres d'Afrique » (Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence Africaine, 1955.) »64 »
« Sans excès, on peut affirmer que la colonisation a abouti à un développement du racisme et que ce racisme a principalement nourri la rancœur des colonisés. Les humiliations subies par les Algériens, Africains, Annamites ou Malgaches sous l’administration coloniale française ont certainement contribué, plus que les violences extrêmes de la conquête ou les diverses formes d’exploitation et de spoliation, à la colère des offensés65. »
Commentaires
Enregistrer un commentaire