L'officialisation de la « guerre contre-révolutionnaire »
Le 1er juillet 1955 — soit un mois et demi avant les massacres du Constantinois du 20 août, considérée par de nombreux historiens comme le vrai début de la guerre d’Algérie —, le Ministre de l'Intérieur Maurice Bourgès-Maunoury, fervent adepte de la théorie de la « guerre contre-révolutionnaire » du colonel Lacheroy et le Ministre de la Défense, le général Koenig, contresignent l'« instruction no 11 », qui a recueilli « la pleine adhésion du gouvernement » et qui est diffusée dans tous les régiments français d’Algérie. Celle-ci stipule que « la lutte doit être plus policière que militaire […] Le feu doit être ouvert sur tout suspect qui tente de s’enfuir […] Les moyens les plus brutaux doivent être employés sans délai […] Il faut rechercher le succès par tous les moyens. »Un texte du 3 août 1955, signé par le même général Koenig, mais aussi par le Ministre de la justice, Robert Schuman, précise la conduite à tenir en cas de plaintes faisant suite à « de prétendues infractions » attribuées aux forces de l’ordre :
En d’autres termes, le pouvoir civil a couvert en toute connaissance de cause les militaires ; et cela, deux ans avant la « bataille d’Alger ». Ces classements sans suite de plaintes déposées par les victimes seront par la suite la marque des régimes militaires en Amérique latine (dictature argentine, Chili de Pinochet, etc.).« une action supprimant la responsabilité pénale de ses auteurs […] [sera suivie] d’un refus d’informer […] Les plaintes devront faire l’objet d’un classement sans suite, dès lors qu’il apparaîtra incontestable que ces faits sont justifiés par les circonstances, la nécessité, ou l’ordre de la loi. »
L'arrivée du général Raoul Salan à l'état-major, en décembre 1956, marque un tournant dans la stratégie militaire adoptée, les thèmes de la « guerre contre-révolutionnaire » et de l'importance de la « guerre psychologique » l'emportant, tandis que l'obsession devient l'« Organisation politico-administrative » (OPA) du FLN : c'est désormais « l’ennemi politique qui est premier et qu’il faut vaincre par tous les moyens. » (Branche et Thénault). De janvier à mars 1957, « la guerre y est menée en dehors de tout droit. L’armée est souveraine, sans contrepoids ni contrôle. Elle y fait régner une terreur jamais vue jusqu'alors », qui aboutit à l'arrestation de la plupart des cadres du FLN et au démantèlement de sa structure politique.
Le 10 février 1957, le général Massu, à la tête de la 10e Division parachutiste (DP) à Alger, qui n'ignore pas en outre que des ouvriers catholiques ont pris les armes aux côtés du FLN, fait diffuser les « Réflexions d'un prêtre sur le terrorisme urbain » du père Delarue, aumônier de la division, coécrit avec le colonel Trinquier, qui élabore une casuistique pour justifier la torture. Une partie de l'opinion publique s'offusque, et les milieux catholiques s’indignent lorsque le texte est finalement révélé dans la presse en juin 1957. Delarue et Trinquier soutiennent que la torture se justifie afin de pouvoir empêcher un attentat d'être exécuté (prétexte connu en anglais sous le nom de Ticking time bomb scenario). Cette analyse est contestée quelques mois plus tôt dans une lettre de Germaine Tillion à l'archevêque de Paris (voir plus haut)16. Analysant une lettre du procureur Jean Reliquet, envoyé au ministre de la justice François Mitterrand, l'historienne Raphaëlle Branche écrit ainsi :
Après le succès tactique de la « bataille d'Alger », sous les ordres du général Massu, dont la violence a été fidèlement décrite par un film qui sera ensuite visionné par les états-majors d'Amérique latine et du Pentagone, La Bataille d'Alger de Gillo Pontecorvo, le général Allard recommande dans une directive du 23 mars 1957 d'utiliser dans toute l'Algérie « les procédés employés à Alger et qui ont fait preuve de leur efficacité ». Les DOP (Dispositif opérationnel de protection), qui relèvent du Centre de coordination interarmées rattachée à l'état-major, jouissent alors d'un statut de service spécial qui leur donne une large autonomie, et systématisent l'usage de la torture.« Certains signes montrent que Paris a peut-être davantage l’oreille ouverte aux violations des droits de l’homme que par le passé. Dans cette lettre, par conséquent, Jean Reliquet revient avec insistance à la question des tortures […] Autrement dit, il ne connaît que la partie émergée de l’iceberg car il ne dispose que des informations qui lui parviennent en sa qualité de procureur général […] Pourtant, à cette époque, la torture est massivement pratiquée à Alger et pas uniquement en vue d’obtenir des renseignements, comme on l’a souvent dit, mais bien pour terroriser la population […] elle touche désormais tout le monde, « sans distinction de race, ni de sexe ». Autrement dit, des Européens aussi sont torturés par l’armée française. Et l’ampleur prise par la pratique de la torture « pour tous » dans ces mois-là est bel et bien une nouveauté. Des communistes, des progressistes, des membres des centres sociaux ont été arrêtés, détenus au secret, torturés à Alger dans les premiers mois de l’année 1957, par le 1er RCP mais aussi par d’autres. Un régiment en particulier semble d’ailleurs s’être « spécialisé » dans les Européens : le 1er REP, des légionnaires basés à la villa Susini […] Aucune distinction de sexe n’est opérée : les femmes aussi sont détenues puis torturées, ce qui constitue là encore une nouveauté. »
Si la torture, les enlèvements et les exécutions sommaires se généralisent, théorisées par l'armée et soutenues à la fois par l'état-major et les politiques, on confie néanmoins cette tâche en particulier à des unités spéciales : les paras de Massu et Bigeard, les DOP, etc. Le général Aussaresses inaugure lors de la répression des massacres du Constantinois du 20 août 1955, qui font 12 000 morts, dont quelque 1 200 exécutions sommaires, une collaboration étroite avec les services de police, l'armée assumant de plus en plus des tâches de renseignement normalement confiées à la police. L'appellation officielle de la guerre d'Algérie en tant que simple «opération de maintien de l'ordre » intérieur crée un vide juridique qui favorise le non-respect des Conventions de Genève. Selon Raphaëlle Branche :
Bien peu d'officiers protestent contre ces nouvelles pratiques, à l'exception du général Jacques Pâris de Bollardière, qui sera mis aux arrêts 60 jours sous les ordres du Ministre Maurice Bourgès-Maunoury. Celui-ci dénonce aussi la soumission de la justice au pouvoir militaire, celle-ci devenant, à partir de janvier 1957, un « instrument de guerre contre-révolutionnaire » (R. Branche). De Bollardière commente ainsi l'appropriation par l'armée de missions auparavant dévolues aux forces de police, mais cette fois-ci en dehors de tout cadre judiciaire :« C'est parce que cette guerre s'inscrit dans une légalité qui ne peut pas être celle du temps de paix, mais qui n'est pas non plus celle du temps de guerre, que des actes habituellement illégaux sont autorisés implicitement […] Cette guerre d'un type nouveau produit sa propre légitimité et sa légalité implicite. »
Il y a eu néanmoins, selon l'historien Jean-Charles Jauffret :« L'armée, petit à petit, a conquis les uns après les autres tous les instruments de pouvoir, y compris judiciaire, et est devenu un véritable État dans l'État. »
Robert Bonnaud, membre du Parti communiste et militant anticolonialiste, publie en avril 1957 dans la revue Esprit son propre témoignage de soldat :« un débat, feutré, au sein des forces armées », en particulier chez « les officiers de sensibilité communiste, issus pour la plupart des maquis et réseaux Francs-tireurs partisans (FTP) de la Résistance : les capitaines Marc Chervel [qui était membre d'une Section administrative spécialisée (SAS, chargés du volet social de la guerre psychologique)], René Paquet, Georges Alziari et Jean Brugié n’ont pas accepté les excès de la guerre contre-révolutionnaire […] Mais ces refus ne peuvent cacher ce que Jean Le Meur, officier de réserve contestataire, appelle l’hébétude. Bien sûr que la plupart des hommes du contingent et les volontaires n’ont jamais torturé eux-mêmes, mais il y a bien en Algérie accoutumance à la violence ordinaire. »
Il note aussi que « dans tous les régiments para la torture est pratiquée : il faut que le suspect parle et parle vite, l'argument invoqué est celui de l'efficacité qu'expose le colonel Trinquier spécialiste de la guerre subversive. » « Si l’honneur de la France ne peut aller avec ces tortures, alors la France est un pays sans honneur » explique quant à lui Robert Bonnaud :« C’est une chose atroce de tuer nuitamment la famille d’un fermier de la Mitidja, ou de mitrailler la foule des promeneurs dominicaux dans une rue de Bône. Mais c’est une chose incommensurablement plus atroce de fonder sur des dizaines de milliers de cadavres périodiquement rafraîchis un régime d’abjection que huit millions d’Africains vomissent. La majorité africaine ou ses défenseurs emploient depuis 1954 les procédés de la terreur de masse contre la minorité européenne. Mais il est bon de se souvenir que depuis 1830 les procédés de la terreur de masse sont employés par la minorité européenne et ses défenseurs contre la majorité africaine. Priorité dans l’horreur. « Que messieurs les terroristes européens commencent. » Commencent à sacrifier des privilèges qui n’ont pu s’établir et ne sont protégés que par des bains de sang épisodiques et une oppression permanente. »
Il analyse en ces termes la sublimation et la rhétorique justificatrice qui porte les militaires à commettre de tels actes :« Un petit nombre de Français a été torturé ignoblement en Oranie, et des centaines d’Algériens le sont partout chaque jour. Et l’habitude de torturer, sinon les méthodes de torture, ne date pas de l’été 56 ni même de novembre 54. Elle date du moment où il y a eu en Algérie des indigènes et des forces de l’ordre, des bicots et des flics. »
Le colonel Trinquier, qui devient un théoricien célèbre de la « guerre contre-révolutionnaire », justifie la torture :« Histoire absurde, sadisme gratuit ? Non. Dans ce pays, l’énorme majorité des suspects, et aussi de ceux qui ne le sont pas, aident réellement les patriotes, ne serait-ce que par leur silence. On ne court pas grand risque, par des tortures ou des brimades intempestives, de se mettre à dos la population : le peuple algérien a perdu confiance en notre faux libéralisme et nos promesses menteuses... Le maintien de notre domination a exigé, exige, exigera des tortures de plus en plus épouvantables, des exactions de plus en plus générales, des tueries de plus en plus indistinctes. Il n’y a pas d’Algérien innocent du désir de dignité humaine, du désir d’émancipation collective, du désir de liberté nationale. Il n’y a pas de suspect arrêté à tort et torturé par erreur. »
Le terroriste est devenu le soldat de la guerre révolutionnaire comme l'artilleur, le fantassin ou l'aviateur de la guerre conventionnelle. Le soldat admet la souffrance physique et la mort comme inhérente à son état. Pour avoir les mêmes droits, le terroriste doit accepter les mêmes risques. Or il les refuse. C'est un tricheur. Qui sera interrogé sur son organisation plus que sur ses actions. S'il donne les renseignements - ce qui est le cas en général - l'interrogatoire sera terminé. Sinon, ils lui seront arrachés par les moyens appropriés. Comme le soldat, il devra affronter la souffrance et peut-être la mort. Il doit l'accepter comme la conséquence de l'emploi des armes de guerre qu'il a choisies..
Dans son documentaire L'Ennemi intime, Patrick Rotman explique que...
Le 20 janvier 1955, Pierre Mendès France et François Mitterrand fusionnent les polices d'Algérie et de métropole, mettant fin à l'autonomie de la police algérienne. Des dizaines de policiers soupçonnés de pratiquer, d'encourager, ou de cautionner la torture sont mutés en métropole. Le gouvernement Mendès France est renversé dès le 5 février, les députés radicaux d'Algérie ayant voté la censure. Selon F. Mitterrand, alors Ministre de l'intérieur, le gouvernement a été renversé pour avoir lutté contre « ce système détestable ». L'historien Jean-Pierre Peyroulou n'est pas loin de partager cette analyse5.« Comme Trinquier les officiers qui ont participé à la bataille d'Alger avancent le cas du poseur de bombe qu'il faut faire parler à tout prix pour sauver des vies. Cette urgence justifie à leurs yeux la torture mais les milliers de suspects arrêtés et interrogés n'étaient pas tous des poseurs de bombes loin de là. Les militaires savent que sur cent personnes embarquées dans la Casbah, trois, cinq ou dix sont sympathisants du FLN : il suffit de les trouver, pour cela tout le monde doit parler. Dans la réalité de l'action les paras torturent pour arracher des renseignements qui permettront de remonter des filières : Trinquier est un adepte de cette pêche au filet. »
Dès le 6 avril 1956, Guy Mollet demande au Comité international de la Croix-Rouge (CICR) d'envoyer une mission en Algérie pour enquêter sur les conditions de vie des militants du Front de libération nationale détenus par les autorités françaises. En octobre 1956, il rencontre Hubert Beuve-Méry et lui demande des précisions sur les accusations de torture pratiquées par certains soldats.
Le directeur du Monde lui ayant remis un dossier d'une vingtaine de feuilles, Guy Mollet écrit à Robert Lacoste, lequel lui répond que des sanctions ont été prises chaque fois que des exactions ont pu être prouvées (jusqu'à soixante jours d'arrêts de forteresse), et que les accusations relayées par Beuve-Méry sont presque toutes mensongères.
Mais la Croix Rouge lui remet un nouveau rapport, le 13 novembre 1956, qui confirme la banalisation de la torture dans les centres de détention, ainsi que Jean Mairey, directeur de la Sûreté nationale, qui enquête en décembre 1955, avant de démissionner en janvier 1957, en soulignant l'échec moral, politique et stratégique de la généralisation de la torture :
« Il m'est intolérable de penser que des policiers français puissent évoquer par leur comportement les méthodes de la Gestapo. De même, officier de réserve, je ne puis supporter de voir comparer des soldats français aux sinistres SS […] Les méthodes policières trop souvent utilisées, loin de contribuer au rétablissement de l'ordre, ajoutent à l'anarchie en fournissant à l'insurrection des hommes, des cadres, et pire encore des slogans de propagande. »Certains journaux multipliant les accusations, le gouvernement Mollet crée une « Commission permanente de sauvegarde des droits et libertés individuels », dirigée par Pierre Béteille, conseiller à la Cour de cassation, en avril 1957. Aucun parlementaire n'en est membre, les députés et sénateurs étant accusés de partialité, et la commission est entièrement libre de son organisation. La pratique de la torture ne cesse pas, mais plusieurs sanctions disciplinaires sont prises, plusieurs procédures judiciaires sont entamées contre des tortionnaires présumés, et plusieurs centaines de personnes internées sont libérées. Enfin, Guy Mollet autorise la Commission internationale contre le régime concentrationnaire à diligenter une enquête. Celle-ci conclut, en juillet 1957, qu'au cours du mois d'avril, la torture semble avoir diminué, et que les conditions de vie dans les camps d'hébergement sont globalement satisfaisantes. Ces enquêtes ont été largement brocardées pour leur ridicule notamment par l'adaptation cinématographique du livre d'Henri Alleg « La question » réalisée par Heynemann.
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